Quand le silence devient un héritage
Il y a des familles où certains sujets semblent ne jamais exister. Pas parce qu’ils sont absents, au contraire, ils sont partout : dans les regards qui se détournent, dans les réactions étranges, dans les colères disproportionnées, dans cette impression diffuse qu’il faut toujours se méfier, dans les silences qui deviennent plus lourds que les mots.
Pendant longtemps, je n’ai pas compris ce qui se jouait autour de moi. Enfant, j’avais cette étrange sensation d’attirer certains regards, des regards qui ne devraient pas être adressés à un enfant.
Comme si quelque chose, sans que je sache le nommer, me désignait malgré moi.
Avant même l’agression sexuelle que j’ai subie à l’âge de dix ans, il y avait déjà eu des gestes déplacés, des limites franchies, des comportements d’adultes que personne ne semblait réellement voir.
Ou peut-être que certains voyaient mais qu’ils ne savaient pas quoi regarder. Avec le temps, une question est revenue sans cesse : comment autant de signes ont-ils pu passer inaperçus ?
Je me rends compte avec le recul, ils étaient flagrants : la peur, l'hypervigilance, certaines attitudes.
Des réactions qui n’étaient pas celles d’une enfant en sécurité. Et pourtant, autour de moi, tout semblait continuer comme si rien n’existait.
J’ai cru que ce silence parlait uniquement de moi puis un jour, en remontant l’histoire familiale, des éléments ont commencé à résonner autrement.
Des femmes seules. Des fille-mère. Des violences physiques. Des souffrances banalisées. Des choses vécues sans jamais être réellement nommées.
Je ne peux pas affirmer que l’histoire des générations précédentes explique directement ce que j’ai vécu.
Ce serait trop simple et surtout, ce ne serait pas honnête. je crois aujourd’hui qu’un climat familial peut parfois rendre certaines violences invisibles.
Quand une famille a appris à survivre dans le silence, il devient difficile de reconnaître ce qui devrait alerter.
Quand la honte, la peur ou le déni traversent les générations, certaines souffrances finissent par sembler normales.
Pas parce qu’elles le sont mais parce qu’elles ont toujours été là. C’est souvent cela que l’on retrouve dans les approches transgénérationnelles :
non pas une fatalité mystérieuse qui condamnerait les descendants à répéter exactement les mêmes drames mais des mécanismes invisibles qui se transmettent parfois inconsciemment.
Des façons de se taire. Des façons de minimiser. Des façons de survivre.
Les enfants ressentent bien plus de choses que les adultes ne l’imaginent. Ils perçoivent les tensions, les incohérences, les non-dits même lorsque personne ne parle.
Ce qui n’a jamais été élaboré émotionnellement dans une famille continue d’exister autrement :
à travers des peurs, des comportements, des loyautés invisibles ou une difficulté collective à reconnaître certaines violences.
J’ai ressenti de la colère face à ce déni parce qu’une partie de moi se demandait comment personne n’avait pu intervenir. Aujourd’hui, mon regard est devenu plus nuancé, non pas pour excuser mais pour comprendre.
Comprendre qu’avant moi, il existait déjà des blessures, des mécanismes de protection des silences installés depuis longtemps.
Certaines familles transmettent des maisons, d’autres transmettent des peurs.
Sans même s’en rendre compte, elles transmettent aussi l’incapacité à voir ce qui fait souffrir.
C’est là que la parole devient essentielle. Parce qu’un secret garde son pouvoir tant qu’il reste enfermé dans le silence alors que lorsque les mots commencent enfin à exister, il devient possible de remettre du sens, de la conscience et parfois même un peu de lumière là où il n’y avait jusque-là que du flou et de la survie.
Parler ne change pas le passé, c'est une évidence mais cela peut empêcher certaines souffrances de continuer à traverser les générations sans jamais être regardées.
Et peut-être que la véritable rupture transgénérationnelle commence ici :
au moment où quelqu’un ose enfin nommer ce qui, jusque-là, devait rester caché...

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